Les enquêtes internes sur le harcèlement sont désormais un outil quasi systématique dans les entreprises soucieuses de prévention et de climat social. Pourtant, un phénomène surprenant se dessine : malgré la communication et la promesse d’anonymat, une partie significative des collaborateurs ne répond pas sincèrement, ou choisit de ne pas répondre du tout. Ce constat questionne l’efficacité réelle de ces dispositifs et les conditions nécessaires pour obtenir des retours fiables.
Pourquoi, malgré leur importance, ces enquêtes peinent à refléter la réalité vécue par les salariés ? Quels mécanismes influencent la confiance et la transparence ? Et comment les entreprises peuvent-elles améliorer la qualité des réponses obtenues ?
La première barrière à l’expression sincère est la crainte de répercussions. Même lorsque l’entreprise assure l’anonymat, les salariés restent attentifs à la taille de leur service, à la hiérarchie et aux indices laissés par leur formulaire.
Selon une étude menée par Great Place to Work, près de 42 % des salariés déclarent hésiter à répondre honnêtement aux enquêtes sur le harcèlement, même lorsqu’un anonymat strict est annoncé. Dans des équipes de petite taille, ce chiffre peut dépasser 60 %.
L’effet est simple : plus le collaborateur se sent identifiable, moins il partage d’informations sensibles.
Au-delà de l’anonymat, la crainte de conséquences directes ou indirectes constitue un frein majeur. Les collaborateurs savent que signaler un comportement inapproprié peut déclencher des tensions ou des discriminations informelles, même si l’entreprise proclame une tolérance zéro.
Selon SHRM, environ 35 % des salariés ayant vécu ou été témoins d’un harcèlement ne signaleraient jamais un incident via une enquête interne, par peur de représailles professionnelles, sociales ou relationnelles.
Cette perception influence fortement la fiabilité des réponses et peut fausser les statistiques internes.
La manière dont les questions sont posées impacte également le partage d’avis. Des formulations trop techniques, vagues ou protectrices peuvent dissuader les salariés d’exprimer leur vécu réel.
Par exemple, une question générale comme « Avez-vous déjà été témoin d’un comportement inapproprié ? » peut être perçue comme risquée ou difficile à interpréter, alors qu’une question plus précise sur des situations concrètes et anonymes favorise des réponses plus fiables.
Une étude Deloitte 2023 souligne que la précision des questions peut augmenter de 20 à 30 % le taux de réponses sincères dans les enquêtes de harcèlement.
Même si un collaborateur répond honnêtement, l’absence de communication sur les mesures prises après les enquêtes diminue la motivation à participer. Beaucoup craignent que leurs réponses restent sans effet ou, pire, qu’elles puissent être utilisées à mauvais escient.
Selon PwC, plus de 50 % des salariés qui ne participent pas aux enquêtes internes déclarent que l’expérience passée leur a montré que rien n’évolue réellement après la collecte des données.
L’efficacité d’une enquête n’est donc pas uniquement technique, elle dépend aussi du retour concret aux participants.
Le climat interne joue un rôle déterminant. Dans les entreprises où la parole est encouragée et où des mécanismes de protection solides existent, le taux de réponses sincères est nettement supérieur.
Les données de Glassdoor montrent que dans les entreprises jugées à forte transparence, près de 70 % des collaborateurs participent pleinement aux enquêtes sur le harcèlement, contre moins de 40 % dans les environnements où la parole est restreinte ou surveillée.
Ainsi, le partage d’avis ne dépend pas seulement de l’outil, mais de la culture organisationnelle.
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Même anonymes, les questionnaires numériques peuvent susciter des doutes. Certains collaborateurs craignent que les logs, adresses IP ou configurations internes permettent de les identifier.
Une étude menée par Harvard Business Review montre que près d’un tiers des salariés doutent de la confidentialité réelle des formulaires en ligne, ce qui réduit l’honnêteté des réponses.
Ce phénomène est particulièrement visible dans les services très hiérarchisés ou où la taille des équipes est réduite.