Le « ghosting » en recrutement, terme anglais désignant le silence prolongé d’un recruteur envers un candidat, est souvent considéré comme une mauvaise pratique éthique. Pourtant, derrière ce comportement apparemment anodin, se cachent des situations où le silence peut avoir des conséquences juridiques concrètes. Dans certaines circonstances, il n’est plus simplement question de politesse ou d’image, mais de responsabilité légale.
Le problème devient particulièrement sensible lorsque l’absence de réponse masque des motifs illégaux, comme la discrimination, ou lorsqu’elle intervient après des engagements explicites. Même lorsque le silence résulte d’une organisation défaillante ou d’un volume élevé de candidatures, il peut générer des conséquences juridiques et financières importantes pour l’entreprise.
La législation encadrant le recrutement interdit toute discrimination fondée sur l’âge, le sexe, l’origine, la situation familiale, le handicap ou d’autres critères protégés. Refuser un candidat pour l’un de ces motifs constitue une infraction, et le silence peut parfois être l’instrument choisi pour masquer cette pratique.
Dans ce contexte, ne pas répondre à une candidature ou à un entretien peut être interprété comme une tentative de dissimulation. Même si aucune intention malveillante n’est explicitement formulée, le silence peut constituer un indice de discrimination. La jurisprudence française et européenne a déjà reconnu des cas où l’absence de retour répétée a été considérée comme une manœuvre masquant un traitement inégal.
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Les exemples les plus fréquents concernent l’âge ou le genre. Un candidat plus âgé, ou au contraire très jeune, qui ne reçoit jamais de réponse après plusieurs entretiens, pourrait invoquer un traitement inégal. Les enquêtes internes et les témoignages peuvent suffire à établir un lien de causalité. Les entreprises doivent donc documenter rigoureusement leurs décisions, même pour des candidatures rejetées sans entretien approfondi.
Pour le genre, le silence peut également devenir problématique, notamment dans les secteurs où la représentation féminine ou masculine est faible. Si un recruteur n’informe pas une candidate d’une décision, alors que des hommes à profil équivalent ont reçu un retour rapide, la situation peut être requalifiée en discrimination indirecte.
Les motifs liés à l’origine ethnique, à la nationalité, à la situation familiale ou à l’état de santé sont également concernés. Un silence prolongé ou systématique vis-à-vis d’un profil présentant ces caractéristiques pourrait constituer un signal fort aux yeux d’un tribunal. La loi française et le Code du travail stipulent que toute distinction fondée sur ces critères est interdite, et le silence ne protège pas l’employeur en cas de contestation.
Même si la pratique n’est pas intentionnelle, le simple fait de ne pas formaliser un rejet ou d’omettre de répondre peut suffire à engager une responsabilité, notamment si le candidat démontre un préjudice moral ou professionnel.
Le silence peut devenir critique lorsqu’il intervient après des engagements explicites ou implicites. Deux situations se démarquent particulièrement : la promesse d’embauche non tenue et la rupture injustifiée des pourparlers.
Lorsqu’un recruteur formule une offre précise (poste, salaire, date de début), et que le candidat l’accepte, il s’agit d’une promesse d’embauche. Si l’entreprise reste silencieuse ensuite ou annule l’offre sans explication, le silence peut être assimilé à une rupture abusive.
En droit français, la promesse d’embauche crée un contrat à part entière, même si le contrat de travail n’a pas encore été signé. Le candidat peut alors prétendre à des indemnités correspondant au préjudice subi, incluant la perte de revenus et les frais engagés pour préparer son entrée dans l’entreprise. Plusieurs décisions de justice ont confirmé que l’absence de communication après une promesse acceptée peut être qualifiée de faute contractuelle.
Même sans promesse ferme, le silence peut poser problème lorsque les échanges ont atteint un stade avancé. La jurisprudence encadre ce que l’on appelle la rupture des pourparlers. Selon l’article 1240 du Code civil, toute rupture abusive des négociations engage la responsabilité civile si elle cause un préjudice.
Par exemple, un candidat ayant consacré du temps à plusieurs entretiens ou préparé des documents spécifiques peut demander réparation si le silence du recruteur entraîne un préjudice financier ou moral. La démonstration du lien de causalité reste essentielle, mais la simple absence d’information peut suffire à établir un manquement à l’obligation de bonne foi.
Au-delà des aspects strictement juridiques, le silence en recrutement affecte directement l’image de l’entreprise. Dans un marché où la visibilité et la réputation sont cruciales, le traitement des candidats est scruté par les réseaux sociaux professionnels et les plateformes d’avis.
Un processus où le silence est systématique peut générer une perception de négligence ou de manque de professionnalisme. Même si cela n’aboutit pas à une procédure légale, l’entreprise s’expose à des critiques publiques qui peuvent influencer la capacité à attirer de nouveaux talents.
Le recrutement implique la collecte et le traitement de données personnelles : CV, lettres de motivation, références, informations sur l’expérience professionnelle. Selon le RGPD et les bonnes pratiques en matière de protection des données, les candidats ont le droit d’être informés sur le traitement de leurs informations, et sur la durée de conservation de celles-ci.
Le silence prolongé peut être interprété comme une violation de ces obligations, surtout si les candidats demandent des informations sur l’état de leur dossier. Les entreprises doivent donc prévoir des mécanismes clairs pour assurer le suivi des candidatures et la notification des décisions, afin de sécuriser juridiquement leur processus.